Printemps 1999 n°91
Réflexions sur l'hérédité, la vie et la vieillesse de nos compagnons.
par M.Rémy ERATH, Juge et éleveur.

Un jour on s'aperçoit que notre chien, notre vieux compagnon, n'est plus le même.
On réalise que son comportement se modifie de façon sournoise, on réalise aussi qu'il faudra être encore plus attentif à tous ces changements subtils, qui attirent par la force des choses notre attention.
A bien des égards, notre vieux chien est redevenu un grand bébé. S'il a exigé beaucoup d'affection quand il était plus jeune, il en demande encore plus à présent.
Aujourd'hui il n'est plus aussi sûr de lui. Son univers se referme et rétrécit autour de lui.
Il ne s'implique plus aussi activement dans les allées et venues du monde extérieur.
Il perd petit à petit son intérêt pour les autres chiens en ce qui concerne le jeu, le goût du combat décline avec l'âge, ainsi que les pulsions qui le poussaient vers le sexe opposé.
Notre vieux chien n'a plus l'énergie, l'alacrité, la vitesse ou l'agilité lui permettant de s'adonner à ces plaisirs qu'il aimait tant. A présent c'est son maître et sa proche famille qui constitue tout son univers ! Un univers dont il attend son confort, de l'aide et de l'amour. Notre chien n'a jamais été un meuble animé dans notre maison, mais maintenant plus que jamais, nous devons consacrer encore plus de temps à le caresser et à communiquer avec lui, c'est ce que nos vétérans attendent de leurs maîtres.

Pour Iontac, Nancy, Gemma, Orla Orflaith, Ch.Mary et Ch.Moloney of Green Ireland, qui vivent tous avec nous et partagent nos loisirs, les longs entraînements dans les forêts se sont considérablement allégés, voire pour certains vétérans, interdits.
Le cortège des expositions, avec toutes les contraintes que cela suppose, est oublié, aujourd'hui, il y a belle lurette que toutes ces festivités sont terminées. Ils ont droit à plus de considérations pour tout ce qu'ils nous ont apporté, ainsi que pour toutes les satisfactions qu'ils nous procurent chaque jour. Les chiens, justement, sont extrêmement sensibles à l'amour et à l'intérêt qu'on leur porte, mais aussi au rejet. Ils se comportent comme des récepteurs de tous les sentiments qu'un individu éprouve et transfère sur d'autres personnes.
Pour l'éleveur, il est toujours intéressant, à plus d'un titre, de garder ses vieux chiens. Cela lui permet de comparer le phénotype, qui représente l'aspect physique, morphologique et physiologique de chaque individu, par rapport aux descendants. Surtout s'il y a plusieurs générations à l'élevage. C'est l'un des moteurs qui déterminé la valeur d'élevage ou valeur génétique et son avenir. Cela permet par l'observation, d'avoir un regard sur la constitution héréditaire (étude des pedigrees) des géniteurs et de déterminer dans son élevage, le choix par la connaissance des caractéristiques que l'éleveur cherche à reproduire. C'est de cela que dépend le maintien, l'amélioration ou la détérioration de la race dans son propre élevage. La vieillesse de nos chiens doit être acceptée comme l'une des nombreuses expériences de la vie.
La qualité de la relation entre le propriétaire et le vieux chien dépend en grande partie de l'attitude de la personne
vis-à-vis du vieillissement. Si elle possède une philosophie plus ou moins pragmatique, elle transférera son attitude sur son chien. De son côté, le vieux chien sera heureux et confiant, sans avoir un sentiment de rejet ou d'abandon.
En cette époque d'incertitude, bon nombre de gens s'appuient sur la fidélité et l'amitié du compagnon auquel nous avons
le devoir d'accorder, à toutes les époques de sa vie, notre bienveillance et notre bonté. La qualité de l'existence est indiscutablement plus importante que sa simple durée.L'espérance de vie d'un chien varie considérablement selon la race,
la nourriture, le stress imposé, selon la qualité des soins et des conditions de vie qu'il aura reçues tout au long de son existence. Depuis plus de quarante ans que j'ai des chiens, j'ai toujours veillé à ce qu'ils aient une bonne qualité d'existence ; c'est ainsi que j'ai eu un Berger Allemand, plusieurs Irish Wolfhounds et un Barzoï qui ont vécu jusqu'à leur treizième année, une Saluki jusqu'à sa quatorzième année et un Dobermann jusqu'à sa dix-huitième année. En général, les chiens
de grande taille vieillissent plus rapidement que certaines races plus petites. Mais il a été constaté quelques "exceptions"
et il est souhaitable de les multiplier. La longévité de nos chiens est liée aux deux grandes forces représentées par l'hérédité
et l'environnement dans lesquels sont impliqués plusieurs aspects. Concernant l'hérédité, un éleveur portera son attention
sur des lignées dans lesquelles une majorité de chiens sont devenus âgés.
Ainsi, M. DONNELY, ancien éleveur et propriétaire d'Irish Wolfhounds en Irlande, avait chez lui deux sujets de
quatorze ans, un de dix ans et un autre de neuf ans. Il considérait qu'un adulte de quatre ans était un "gamin" et son
plus vieil Irish Wolfhound avait atteint l'âge respectable de quinze ans. La nourriture de cette époque était naturelle
et ses chiens ne connaissaient pratiquement pas le stress. M. DONNELLY déconseillait les expositions pour les chiens âgés,
il remarquait très justement que les activités qui étaient imposées au sujet à partir d'un certain âge pouvaient lui déplaire.
Il déconseillait le racing et même le coursing, si ceux-ci ennuyaient l'Irish Wolfhound. Il ajoutait qu'obtenir une
récompense dans de telles conditions ressemblait à l'attribution d'une médaille à titre posthume !
Ceci est aussi vrai pour les autres lévriers, comme pour le chien dit de travail "qui a fait son temps" et que l'on "oblige" à travailler. Le stress, pathologie du monde moderne, frappe aussi nos chiens.Observez bien le vôtre lors des expositions
ou de séances de travail, sachez les-lui éviter s'il semble par trop mal à l'aise, ou alors essayez de lui faire accepter ces
activités de façon que votre compagnon y trouve un certain plaisir, seule manière d'approcher le succès. On dira qu'un
chien équilibré doit s'habituer au vacarme, à l'agitation ambiante, à cet univers de béton, d'acier et de verre qu'est généralement le cadre d'une exposition. C'est peu probable ; même l'être humain n'y résiste pas et nous ne savons pas
ce qu'éprouvent véritablement nos compagnons. Considérons aussi le puissant choc olfactif que doit représenter une exposition ; il devient clair que ce rite cynophile a un retentissement sur l'organisme, si le chien est trop souvent exposé.
Il faut savoir mettre son compagnon à la retraite, vainqueur ou non, champion ou pas.
A sept - huit ans, un animal ne doit plus connaître la formidable agitation des expositions. Il est d'ailleurs symptomatique
de voir que chez certains éleveurs qui ont une bonne renommée à notre époque, on trouve des chiens âgés encore magnifiques, mais désormais "hors circuit" parce que ces éleveurs ont plus le respect de leurs vieux chiens, que d'appétit
pour la gloriole. C'est sans conteste la meilleure garantie pour le futur acheteur ! Au-delà de la septième année, qui est
souvent un cap pour les grandes races, le chien entre dans ce qui paraît être le début de la vieillesse. Celle-ci ne doit pas être un naufrage.
Que signifie le mot vieux pour nous lorsque nous parlons de chiens ?
Le vieillissement peut survenir beaucoup plus rapidement chez certains chiens que chez d'autres. Les espèces géantes,
Dogues Allemands, Lévriers Irlandais, Saint-Bernard sont bien connus pour leur espérance de vie assez courte.

Ces espèces sont en général vieilles à huit ans, alors qu'un maltais, un shih tzu ou un whippet ne peut être considéré
comme âgé avant douze ou treize ans. Un animal peut avoir une prédisposition génétique à telle ou telle dysfonction chronique ou maladie dégénérative qui le fera vieillir avant l'âge, il devient un "petit vieux" beaucoup plus vite que son congénère en bonne santé. Le corps se compose de millions de cellules de types très diversifiés correspondant aux divers tissus et organes du corps, ces cellules se remplacent constamment. Elles se nourrissent de nutriments précieux que leur apporte la circulation sanguine, celle-ci leur amène également de l'oxygène et les débarrasse des déchets toxiques.
Les cellules vivent un certain temps, meurent et sont remplacées par de nouvelles, le vieillissement apparaît lorsque les cellules de l'organisme meurent plus vite qu'elles ne peuvent être remplacées.
Ce mécanisme nous fait comprendre l'importance d'une bonne nourriture.
On peut observer au début de la vieillesse un certain ralentissement progressif de l'activité du chien.
La fatigue de l'organisme, son usure vont insensiblement, mais sûrement, se manifester.
Le propriétaire, habitué à un sujet actif, va devoir modifier graduellement la routine des soins usuels.
Il devra être plus attentif, son compagnon ira petit à petit au-devant d'une modification de son comportement.
Un chien dont la santé et les sens s'affaiblissent devient plus sensible à des choses, qui dans le passé, ne l'aurait pas gêné. Lorsqu'il était plus jeune, il n'en aurait jamais voulu à quelqu'un qui lui aurait marché sur une patte par inadvertance,
ou qui l'aurait involontairement bousculé. Ce malaise ressenti par le vieux chien est encore amplifié par ses facultés
affaiblies, qui ne l'avertissent plus ou mal de l'approche de quelqu'un ou d'un autre animal. Il n'est plus tout à fait en mesure d'éviter des surprises, cela peut devenir à la longue une expérience angoissante si le maître n'y prend garde.
Autre fait de troubles : des souffrances dues, par exemple, aux hanches, aux reins ou à d'autres infirmités qui petit à petit le déstabilisent, et cela peut amener le vieux compagnon à grogner de temps à autre, sous l'effet de ses incertitudes ou de sa douleur.Ce nouveau comportement peut surprendre son maître qui, lui, est peut-être en bonne santé, mais il faut essayer de comprendre les raisons de la mauvaise humeur qu'il peut manifester et surtout s'efforcer de le soulager. Une quantité d'incidents déplaisants peuvent être évités avec un peu d'observation et de bon sens ; il faut être un peu plus prévenant
à son égard, cela éliminera toute réaction d'hostilité et d'anxiété de sa part. Par ailleurs, faire attention à ne pas piétiner ses pattes, n'est certainement pas trop cher payer pour les nombreuses années de bonheur et de satisfaction qu'il a partagées
avec son maître. Il saura remercier celui-ci d'un regard plein de reconnaissance. L'univers créé par le propriétaire autour de son compagnon n'a certainement pas changé, mais le sujet, lui, s'est petit à petit modifié. Il est d'ailleurs très probable que les animaux perçoivent cet amenuisement. Concrètement, il va falloir pratiquer un entraînement moins soutenu, sans
supprimer les promenades, car celles-ci maintiennent en forme la masse musculaire. L'exercice est en effet une activité aérobie qui amène l'oxygène et les éléments nutritifs aux cellules du corps entier. Il ne faut pas oublier que tout ce qui
amène l'oxygène aux cellules, apporte avec lui la force vitale qui les régénère, encouragez votre vieux chien à prendre de l'exercice, modérément mais régulièrement : vous accroîtrez son espérance de vie. Il sera peut-être préférable de ne pas
faire la promenade en compagnie de jeunes chiens ou d'adultes dont la vitalité dépasse désormais celle du vétéran. La distance, comme les galops, deviennent moins nécessaires. C'est toujours une question d'observation et de nuance dans l'exercice. Evitez les sorties sous une pluie battante ou par un soleil de plomb, l'organisme met beaucoup plus de temps
pour régler l'isothermie du corps.

A la maison, ménagez sa routine et ne croyez pas qu'il en souffre. Sa place préférée doit lui être réservée et elle ne doit
pas lui être disputée par un plus jeune. Les routines sont les derniers repères avant le grand Silence. Une vision déficiente
chez le vieux compagnon est compensée par ses capacités olfactives.Les odeurs de son environnement deviennent des rails. Un endroit nouveau, non balisé, est un monde pins ou moins opaque et incertain, le maître est son seul repaire.
Un vieux chien atteint de cécité doit toujours être mm en laisse, afin d'éviter l'accident stupide !
La nourriture doit tenir compte de son âge et de son énergie, il s'intéresse moins aux activités de la maison il en moins impulsif, alors il devient boulimique et, en ce cas, il faut être strict avec ses rations quant aux quantités. Il a besoin de plus
de sommeil et de sorties plus fréquentes pour se soulager. Par ailleurs, il recevra également des repas de haute qualité,
moins abondants, mais plus fréquents. Un apport de vitamines naturelles, d'éléments minéraux n'est pas inutile.
Les changements brutaux en alimentation doivent être évités. Evitez les aliments contenant du sucre raffiné comme
additif ou comme agent de conservation. Donnez à votre animal le plus possible des aliments naturels, ceux qui ne
contiennent pas d'additifs artificiels ou synthétiques, comme par exemple du monosodium glutamate qui est un véritable poison et qui a des effets destructeurs sur l'organisme. Les dents sont à surveiller, les chiens n'ont pas souvent des caries,
mais ils sont en revanche sujets à la gingivite qui est une inflammation des gencives. Elle peut mener à la paradontose,
qui détruit les tissus gingivaux qui entourent la bouche, ainsi qu'à la dégradation progressive de la structure osseuse des mâchoires. C'est la principale cause de perte des dents chez nos vieux chiens.
Il est nécessaire de nettoyer les dents de votre chien, deux à trois fois par semaine, soit avec une brosse à dent, soit avec un tissu grossier qui sera imbibé d'eau salée ou de dentifrice pour chien, très efficace.
Les vitamines A, D, C jouent un rôle important Si le tartre est par trop important, faites-les nettoyer par un vétérinaire,
mais n'attendez pas la dégradation buccale de compagnon. Chaque animal constitue un cas particulier et il faudra peut-être prévoir un régime alimentaire spécial pour l'un, pour l'autre ce sera un supplément de vitamines, d'éléments minéraux et d'enzymes sous me forme aisément assimilable.
Il sera certainement nécessaire d'assurer au compagnon de tant d'années une surveillance plus étroite, empreinte de plus de tendresse et d'affection, afin de lui procurer une vie plus longue, plus agréable et une activité plus limitée.Enfin, un vieux
chien ne doit plus dormir dehors ; on doit lui éviter le chenil ou la niche. Sa place est près de son maître, dans la maison, à l'abri des courants d'air, à l'abri de trop de mouvements. En hiver, ce sera le temps des siestes prolongées devant la
cheminée, en été, une pièce fraîche sera réservée pour l'ancien compagnon des grandes promenades, afin de le protéger
de la trop grande chaleur. La vieillesse peut être un indicateur, un bon éleveur sera souvent en mesure de vous montrer un ancêtre. Il ne se débarrasse pas des bouches désormais moins utiles, parce qu'il travaille dans son élevage pour le plus
lointain avenir.
Il a aussi de la considération pour un passé qui fut le sien et celui de son chien. Elever ou vivre avec un chien, c'est découvrir un cycle, la fragilité de la vie et le respect qu'on lui doit.