AUTOMNE 1999 N°. 93
La torsion d'estomac: quelques précisions par le Dr Frédéric Maison

De nombreux articles ont déjà été publiés sur ce sujet . Je ne vais donc pas reprendre en détail les symptômes mais juste apporter quelques précisions sur l'origine de ce syndrome (étiologie) et donner quelques éclaircissements sur le traitement.
Rappelons tout d'abord que l'étiologie est encore très mal connue.
Dans le passé on avait l'habitude d'attribuer la torsion d'estomac à un exercice physique suivant un repas volumineux. En fait, tout le monde est maintenant d'accord pour dire que ce n'est malheureusement pas aussi simple que cela. Nous avons effectivement tous observé des torsions sur des estomacs vides ou presque, ou sur des chiens n'ayant pas bougé d'un poil après le repas. Des mesures préventives extrêmement rigoureuses (fragmentation des repas, maintien au repos strict après le repas ... ) n'empêchent pas l'apparition d'une torsion. Si toutes les races ou presque peuvent présenter ce syndrome, il est néanmoins indéniable que certaines sont plus touchées que d'autres. On cite classiquement les races de grand format à poitrine haute et ventre levretté (Berger allemand, Boxer, Dobermann, Beauceron, Grands lévriers ... ) Au sein d'une race, il semblerait que certaines lignées soient plus atteintes. Cette constatation, difficile à prouver scientifiquement, serait en faveur de l'existence d'une prédisposition héréditaire à la torsion d'estomac. Certaines observations mettent en avant l'état de stress qui suffirait à lui seul à provoquer une torsion sur un chien génétiquement prédisposé.

Un animal qui vit dans un environnement perturbé et changeant, transposé sans cesse d'un endroit à un autre, vivant au milieu de congénères différents chaque jour, mangeant à des heures variées est l'animal stressé typique susceptible d'extérioriser certaines pathologies directement liées à son stress. Parfois le stress peut être un accident aigu de courte durée : le chat perché en haut du mur et qui nargue le chien, la présence d'une chienne en chaleur, l'arrivée soudaine dans le groupe d'un chien dominant...
Ces situations stressantes, qu'elles soient latentes ou brutales, pourraient dans bien des cas représenter le facteur déclenchant de la torsion.
Dans un premier temps l'estomac se dilate. Le chien est alors agité. Il bouge sans cesse, essayant de trouver une position antalgique et tente en vain de vomir. Son ventre commence à se distendre. On a longtemps pensé que le gaz contenu dans l'estomac provenait de la fermentation des aliments. De récentes analyses ont montré qu'il s'agissait en fait de gaz atmosphériques. Le syndrome dilatation-torsion d'estomac ne serait-il en fait qu'une sorte d'aérophagie ? L'estomac ainsi dilaté est en position très instable. Il ne tarde pas à pivoter autour de son axe ; c'est la torsion proprement dite, situation catastrophique car irréversible et systématiquement mortelle sans intervention chirurgicale. Certains chiens passent très rapidement de la dilatation à la torsion. D'autres par contre peuvent rester plusieurs heures en dilatation ce qui améliore grandement le pronostic. En effet, la dilatation peut souvent se traiter par un simple sondage gastrique effectué sous sédation légère et les chances de survie sont largement supérieures. En ce qui concerne la torsion, le traitement chirurgical est inévitable. Il consiste à vidanger l'estomac, le remettre en place et traiter les éventuels dégâts tissulaires observés (nécrose d'une partie de l'estomac, hémorragie de la rate ... ).

Le pronostic est alors, on s'en doute, plus réservé. L'animal en torsion est dans un état de choc important.
Le stress est provoqué par tout ce qui peut déranger le chien et rendre son mode de vie inconfortable.
Il est indispensable de le médicaliser avant d'entreprendre toute intervention. Les soins de réanimation consistent essentiellement en la mise en place d'une perfusion associée à l'injection d'analeptiques cardiorespiratoires afin de combattre le choc et préparer le chien à l'anesthésie.Ce n'est que quelques minutes à une demi-heure plus tard, quand l'état de l'ani mal s'améliore, qu'on peut envisager l'opération. Ceci peut paraître déroutant pour le propriétaire affole mais le respect strict de ce protocole donne les meilleurs résultats. Le principe de l'intervention est simple : vidanger l'estomac et le remettre en place. L'ablation de la rate, si elle n'est pas endommagée, ne semble pas une nécessité et en tout cas ne prévient pas les récidives bien qu'on l'ait longtemps pensé. La gastropexie (fixation de l'estomac à la paroi abdominale) peut présenter un intérêt dans la prévention des récidives de torsion mais ne peut en aucun cas éviter la dilatation. Parfois, les nécroses tissulaires de l'estomac, provoquées par un arrêt plus ou moins long de l'irrigation sanguine, obligent le chirurgien à retirer la partie morte de l'organe. Le pronostic est alors assez sombre. Dans certaines circonstances, onpeut envisager d'effectuer, dans un premier temps, une marsupialisation de l'estomac, c'est-à-dire un abouchement de l'estomac à la paroi abdominale au niveau du flanc. L'intérieur de l'estomac se retrouve alors en communication permanente avec l'extérieur ce qui permet l'évacuation des gaz et le retour de l'estomac à sa taille normale. Cette intervention se pratique sous sédation légère et anesthésie locale et ne dure que quelques minutes. Elle permet de lutter contre le choc sans l'aggraver par une anesthésie longue et profonde. Après 12 à 24h., quand l'état général s'est amélioré, on peut envisager l'intervention classique en refermant au préalable l'ouverture faite sur le flanc.
Cette opération en deux temps se pratique le plus souvent sur des animaux âgés et choqués. L'intervention terminée, l'animal n'est pas sauvé pour autant. L'apparition de troubles cardiaques n'est pas rare ce qui explique la nécessité de l'hospitaliser afin de le perfuser et de surveiller la fonction cardiaque.
Ce n'est qu'à la reprise de l'appétit et du transit que l'animal peut être considéré comme hors de danger.En résumé, on peut dire que la torsion d'estomac est un sujet complexe qui a fait couler beaucoup d'encre et dont on connaît encore mal l'étiologie. On continue à conseiller aux propriétaires de ne pas faire courir leur chien après le repas et de fragmenter la prise de nourriture au cours de la journée, mais ceci avec de moins en moins de conviction car on sait maintenant que l'étiologie est loin d'être aussi simple que cela. A mon avis, le stress est un élément prépondérant. C'est pourquoi je conseille de supprimer totalement l'alimentation dans les situations susceptibles de générer un stress chez l'animal (voyage, expo, saillie ... ). Le chien supporte d'ailleurs très bien un jeûne de 24 heures. La torsion est particulièrement redoutée, et ce à juste titre, par les propriétaires de grandes races car, sans traitement précoce, elle conduit fatalement à la mort. Le traitement n'est pas exclusivement chirurgical. Le côté réanimation (perfusion) est également très important et peut dans bien des cas faire la différence. Il n'y a pas une technique chirurgicale mais plusieurs et le choix se fait en fonction de l'état dans lequel arrive l'animal et des habitudes du chirurgien. En conclusion, quand on suspecte une torsion, il faut se rendre de toute urgence chez son vétérinaire en ayant pris la précaution de le prévenir afin de s'assurer qu'il sera en mesure de vous recevoir et, le cas échéant, d'opérer votre compagnon. Une fois le diagnostic établi, il faut le lui confier, souvent plusieurs jours, afin de mettre toutes les chances de son côté. La torsion d'estomac est une véritable urgence et tout retard dans la mise en place du traitement peut être fatal.